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Le Cap
Août 2005

1997, par une journée magnifique je quitte Le Cap. Je regarde par le hublot et je ne peux détacher mes yeux de ce ciel d’un bleu profond et du soleil qui semblait y briller d’une intensité toute particulière… Le Cap est une ville de plus de deux millions d’habitants, située sur l’Océan Atlantique. A environ 60 kilomètres au sud, se trouve le fameux Cap de Bonne Espérance et à 150 kilomètres à l’Est est situé le Cap Aghulas, à l’extrême Sud de l’Afrique. C’est là que géographiquement l’océan Atlantique rencontre l’océan Indien. Les courants, la température de l’eau et la faune sous-marine suggèrent néanmoins que le Cap de Bonne Espérance est le véritable point de rencontre des deux océans. Certains jours la vue que l’on y a étaie largement cette hypothèse, alors que d’un côté se déchaine l’Atlantique, fier et ombrageux et que de l’autre, l’Océan Indien reste doux et calme.

Alors que l’avion quitte la ville en contournant le Cap de Bonne Espérance en direction de l’Europe, je garde les yeux rivés au hublot pour profiter des derniers moments de cette vue spectaculaire. Je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, je reviendrai. Et je marcherai depuis la ville, depuis Le Cap, jusqu’au Cap de Bonne Espérance. Aller, et retour.

Cela me prit huit années pour tenir enfin la promesse que je m’étais faite.

Août 2005. J’ai trois semaines pour mon trek. Mes différentes tentatives pour planifier ma marche n’ont mené nulle part. Les sites web que j’ai trouvés font tous la promotion de packages et de séjours commerciaux. Une partie de mon parcours est à l’intérieur du parc national, mais même là, personne n’a su m’apporter de renseignements réellement utiles. Cela ne m’inquiète pas outre mesure, je trouverai certainement les informations dont j’ai besoin une fois parvenu à destination.

A l’aéroport, je prends la navette qui mène au centre ville. C’est une femme qui la conduit. Je lui parle de l’itinéraire de mon trek. Elle s’étonne et tente de me convaincre de prendre le train pour Simon’s Town, ville depuis laquelle la marche est bien plus courte. Je suppose que dans son esprit, on ne peut faire un tel itinéraire à pied que pour des raisons économiques. J’ai un mal fou à la convaincre que c’est vraiment ce que je désire.

Elle me signale tout de même qu’il a neigé légèrement la nuit d’avant, sur les sommets de Table Mountain. Je savais que c’était l’hiver astral, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à la neige ! Aujourd’hui, c’est une journée fraiche mais ensoleillée. Je suis à 30 minutes du centre ville. Comme je n’ai rien réservé, ma conductrice me fait descendre sur Long Street où se trouvent la plupart des hôtels de routards.

Il est encore tôt quand je trouve une chambre, je prends donc la direction de l’office de tourisme. Mais encore une fois je découvre avec frustration qu’il est difficile d’obtenir des informations pratiques. Finalement je me décide à acheter une carte et tracer mon propre itinéraire.

Je passe l’après-midi à découvrir la ville à pied. Je n’ai marché qu’une dizaine de kilomètres avant de retrouver ma chambre, mais je suis déjà fatigué. Je me dis que si 10 kilomètres ont déjà raison de moi… c’est que peut-être le programme que je me suis fixé va être un peu plus difficile qu’escompté !

Il a plu pendant la nuit et ce matin une petite bruine persiste. Heureusement, le temps que je prépare mon sac à dos, tout est sec. Mon sac pèse 10 kilos. J’ai mon appareil photos, trois t-shirts, autant de paires de chaussettes et de sous-vêtements, un pantalon et une veste imperméables, un pull, un sac de couchage et des barres de chocolat.

Depuis le Cap, je prends la direction Sud vers la côte Atlantique. Je passe les premières nuits à Camps Bay, Hout Bay, Noordhoek and Scarborough, pour une moyenne de 15 à 20 kilomètres par jour. Le premier jour est ensoleillé, mais les suivants sont beaucoup plus pluvieux, les après-midis notamment. L’un dans l’autre, ce n’est pas si mal. Au moins je démarre par des matinées fraiches et sèches, et quand je suis finalement trempé vers la fin de journée, c’est qu’il est temps de s’arrêter.

La vue de Hout Bay depuis la route, au pied de Chapman’s Peak est particulièrement impressionnante. Les 8 kilomètres de marche le long de la plage de Noordhoek à Kommetje sont quant à eux très plaisants, paisibles et sereins.

J’arrive à l’entrée du parc national de Cape Point, après environ une semaine de marche. Il y a des cabanes, normalement disponibles pour les nuitées des randonneurs. Mais elles sont fermées pendant l’hiver. Je n’ai pas d’autre choix que de passer la nuit dans un des cottages situés à l’intérieur du parc. C’est beaucoup plus luxueux et bien évidemment plus cher que ce je j’avais souhaité, mais je n’ai pas d’alternative. C’est la seule solution pour pouvoir parcourir le parc pendant plusieurs jours, sans voiture.

Au départ je réserve deux nuits dans le parc. Mais en réalisant le peu qu’il m’est possible de voir en deux jours, j’ajoute deux jours de plus à mon séjour. Malheureusement la troisième nuit quelqu’un d’autre a réservé le cottage que j’occupe… On me demande de quitter le parc. Il faut que j’implore presque, arguant qu’il est particulièrement injuste de faire du parc un endroit dédié aux automobilistes ! De plus j’ai fait 10.000 kilomètres pour visiter leur beau pays, cela mérite quelques égards ! Le personnel du parc finalement me donne raison et m’autorise à rester dans l’une des cabanes normalement fermées.

Ces cabanes sont un vestige de la deuxième guerre mondiale, alors postes d’observation guettant les sous-marins allemands. Celle où je dors est au sommet d’une colline surplombant l’Océan Atlantique et l’Océan Indien. C’est absolument magnifique, ce n’est rien de le dire ! Alors que le soleil se couche et que je me retrouve dans l’obscurité la plus totale, je réalise qu’à part le personnel de sécurité à l’entrée, je suis probablement la seule personne dans le parc. Seul, livré à l’obscurité… avec pour seul son dans le lointain, celui des vagues écumantes sur le rivage… avec pour seule lumière, celle des reflets de lune sur les deux océans. C’est d’une incroyable sérénité.

A l’extrême point du cap, Cape Point, je retrouve par hasard la conductrice de la navette. Elle a réellement l’air surprise et l’expression de son visage m’amène à penser qu’elle n’a jamais cru que je marcherais vraiment depuis Le Cap jusqu’ici.

J’ai fait à peu près 60 à 80 kilomètres à pied dans le parc et c’est avec plaisir que je serais resté quelques jours de plus. Cet endroit est tout simplement exceptionnel. Malheureusement je n’ai pas assez de nourriture pour rester davantage. L’endroit le plus proche pour me ravitailler est à 10 kilomètres. Il aurait fallu connaître mieux le parc pour organiser de manière plus adéquate mon séjour. Et comme en plus je tenais à avoir un sac à dos le plus léger possible, je n’ai pas voulu me charger en portant trop de nourriture.

Alors que je suis sur le point de quitter le parc, un des employés me recommande un sentier non signalisé en direction de Simon’s Town, avec un dénivelé de 700 mètres environ. Du sommet, je serai en mesure de voir Table Mountain, à environ 30 kilomètres sur la gauche, Cape Point à 30 kilomètres sur la droite, Simon’s Town juste 700 mètres en dessous de moi, et pleine vue sur False Bay juste en face ! La randonnée est cependant beaucoup plus longue que ce que l’on m’a annoncé. Je ne suis parti qu’en début d’après-midi, et je commence à m’inquiéter à l’idée de passer la nuit en montagne. Par chance, j’arrive à Simon’s Town 15 minutes avant que l’obscurité ne m’empêche de marcher.

Comme il pleut à nouveau, je décide de rester une journée à Simon’s Town. Je prends ensuite la direction de la côte Est vers Muizenberg. De là je traverse la région de Silver Mine vers Constantia Nek. Puis, je rejoins la face arrière de Table Mountain et retourne enfin au Cap. Une fois en ville, j’ai deux jours à « tuer » avant mon vol retour. Je passe le premier sur Robben Island, et le second à simplement à me balader autour du Cap.

Mon vol quitte la ville en soirée, c’est mon dernier matin en Afrique… J’ai encore un peu de temps pour randonner et admirer la vue depuis le sommet de Lion’s Head.

Le sac de couchage que j’ai amené davantage pour un “cas d’urgence” ne m’a pas servi. J’ai passé presque toutes les nuits dans des B&Bs. Pour 30 à 40 € par nuit, j’ai profité d’un lit chaud et d’un petit déjeuner copieux, tellement copieux que j’ai rarement eu besoin de déjeuner, m’autorisant toutefois un dîner léger.

Alors que mon voyage arrive à sa fin, je me sens en pleine forme et j’aurais volontiers continué ma marche. Si le temps l’avait permis, j’aurais suivi la côte jusqu’au Mozambique (j’imagine que cela m’aurait pris au moins trois mois). J’ai parcouru environ 350 kilomètres en 3 semaines et n’ai pris que 2 jours de repos, plus contraint par la pluie que par réelle fatigue. J’ai vu des autruches sauvages au Cap de Bonne Espérance, des babouins, des tortues et beaucoup d’autres espèces que je n’ai pas été en mesure d’identifier. Un des aspects de la marche réside dans la capacité à apprécier la beauté de la faune et la flore. J’ai d’ailleurs été étonné de voir si peu d’autres randonneurs. Dans le parc national de Cape Point, tous les visiteurs viennent en voiture ou en bus et ne restent guère plus qu’une heure ou deux. Certains plus « aventureux » vont se lancer dans une marche de 45 minutes de Cape Point jusqu’au Cap de Bonne Espérance ! C’est triste de constater qu’une des vues les plus exceptionnelles de cette planète n’est regardée que comme une simple scène le serait sur un vulgaire écran de télé. Mais d’un autre côté, ce n’est pas si mal que ces gens restent groupés en un seul point ; ils me laissent ainsi le restant du parc, des centaines de kilomètres carrés, à apprécier en solitaire.

C’est avec grand plaisir que je reviendrai une fois de plus en Afrique du Sud et je referai le même parcours. Mais en sachant cette fois à quoi m’attendre, je pourrais savourer encore mieux la beauté des lieux.

Et retrouver avec le goût des embruns, la grandeur sauvage de cette expérience trop belle pour les mots.

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